Recyclage, le grand enfumage (Comment l’économie circulaire est devenue l’alibi du jetable)
De Flore Berlingen. Rue de l’échiquier, 2020. Essai, 125 pages.
Derrière un titre provocateur se cachent un argumentaire étayé, un plaidoyer construit et une femme engagée. Flore Berlingen, ancienne dirigeante de l’association Zero Waste France, s’appuie sur de longues années de pratique professionnelle – certes militantes -, pour amener un propos fort bien documenté. Celui-ci est centré sur le contexte français.
Comme attendu, l’auteure y interroge fortement l’utilité, ou plutôt l’impact réel, des filières de recyclage et de la mise en œuvre de la « REP » (responsabilité élargie du producteur) à travers les éco-organismes.
Si ce n’est pas le bien-fondé du recyclage qu’elle remet en question, c’est son efficacité. Elle montre l’effet pernicieux du système, qui permet in fine de se dédouaner de nos productions astronomiques de déchets, et au-delà entretient la surconsommation : « [L’économie du recyclage] se nourrit du problème qu’elle cherche à corriger, et elle l’accentue encore ».
Ambiance générale pour public non averti
« C’est recyclable, donc triez bien et la boucle sera bouclée », peut-on entendre à travers certains discours. « Circulez y’a rien à voir ! », comme disait l’autre.
Pourtant, quelque chose cloche…
Les limites intrinsèques du recyclage
Première limite : dans les faits, rien qu’en France (pays pourtant organisé en la matière), nous ne collectons puis recyclons que des quantités limitées de déchets par rapport à tout ce que nous produisons. Pour les déchets ménagers, des mesures régulières montrent que plus de 40% des poubelles « résiduelles » auraient leur place dans une filière de recyclage[1].
Deuxième limite : la non recyclabilité technique et/ou organisationnelle de nombreux déchets. Soit parce qu’ils sont trop mélangés, ou multi-matériaux (composants impossibles à séparer), ou encore trop dispersés pour que leur collecte sélective ait un intérêt économique.
Ensuite, les processus de recyclage sont imparfaits et consomment des ressources – eau et énergie notamment – certes en moins grande quantité que pour produire des matières premières vierges, mais le bilan n’est pas neutre. De plus, les matières se dégradent à chaque cycle, et les applications avec matière recyclée sont souvent moins « nobles » et donc de moindre valeur économique. Il y a donc un « mythe du recyclage à l’infini » qui endort les consciences.
Plus globalement, l’autre limite du système est son approche industrielle et centralisée. Si cette organisation se défend en termes d’économies d’échelle, elle est discutable sur plusieurs plans, notamment celui des distances parcourues par les déchets (en camion). De plus, les installations demandent d’importants investissements, donc une rentabilité pour permettre l’amortissement. En outre, la logique industrielle massifiée entre en contradiction avec l’objectif de réduction à la source des déchets, puisqu’il faut atteindre des quantités suffisantes pour pouvoir faire tourner les installations de tri et recyclage. Le livre en fait une démonstration par l’absurde, avec l’histoire de la mise sur le marché de nouveaux emballages non recyclables… et la demande par les acteurs du déchet d’une quantité minimale pour pouvoir investir dans la R&D et créer la filière de recyclage adaptes. C’est le serpent qui se mord la queue, ou le monde à l’envers, au choix.
Enfin, la dernière limite tient au fait que le recyclage est économiquement peu viable. C’est frappant sur le plastique, où les versions « neuves » (issues du pétrole) et secondaires (issues du recyclage) se font concurrence ! L’incorporation de plastique recyclé relève aujourd’hui souvent de la volonté de dirigeants industriels à le faire, plutôt que d’un avantage économique ; car le plastique recyclé reste plus cher que le vierge, ou moins facile à trouver ! [2].
« En inondant le marché de plastique vierge, l’industrie plasturgique rend impossible, faute de compétitivité, le scenario d’une augmentation du recyclage qu’elle affiche par ailleurs », nous dit Flore Berlingen. Et de citer à l’appui l’analyse du cabinet Deloitte réalisée pour l’ADEME [3].
L’essai nous montre aussi que les systèmes occidentaux sont dépendants de leurs exutoires. En rappelant l’épisode de la fermeture des frontières chinoises à l’importation de déchets en 2017, l’auteure montre que l’équilibre économique est artificiellement maintenu grâce aux bas coûts à l’étranger. Cela pose surtout la question de la responsabilité : envoyer nos déchets se faire recycler ailleurs, loin de nos yeux et de nos narines, c’est éviter de se questionner sur les impacts humains et environnementaux de leur traitement. L’auteure appelle ainsi à un retour au « principe de proximité » pour la gestion de nos déchets.
Réflexions sur les causes profondes de cette situation
Les constats posés dans le livre pourraient se résumer ainsi : consumérisme et mondialisation sont les 2 mamelles qui alimentent notre boulimie de déchets.
Le cœur du problème ? Aujourd’hui tout part à la poubelle ! A l’origine de ce phénomène, la production massive de biens de consommation orientés vers le jetable, couplée à une obsolescence programmée aux multiples facettes. L’auteure pose ainsi une question essentielle : ne faut-il pas s’interroger sur la pertinence même de l’existence de certains biens mis sur le marché ?
« Dans la course au recyclage, la question de l’utilité sociale des objets produits n’est plus mise en balance avec leur impact social et environnemental. On en vient à chercher des moyens de recycler ce qui ne devrait même pas exister en premier lieu. La politique du tout-recyclage n’est donc seulement insuffisante, elle est devenue contre-productive. »
Autre élément fondamental de compréhension : la mondialisation des échanges. Les étapes de transport se multiplient ; manutention et stockage rallongent les délais et demandent des emballages pour la conservation et la sécurité. Pour Flore Berlingen, « L’omniprésence du jetable est directement liée à la déconnexion entre le producteur et le consommateur ». Le retour au local est donc une source potentielle de réduction des déchets, notamment dans la logistique.
Enfin, le livre présente en détails les failles de notre système de « filières REP[4] ». On observe qu’elles ne parviennent pas à éviter la mise sur le marché de nouveaux emballages inutiles ou non recyclables. Malgré la mission donnée aux éco-organismes d’inciter leurs adhérents à éco-concevoir leurs produits, les effets concrets restent encore peu visibles. Le système d’incitation financière (« écomodularité » des contributions) ne fonctionne pas ; on comprend facilement pourquoi en découvrant les montants ridicules des « malus » payés par les producteurs (et refacturés aux consommateurs, cela dit en passant). En outre, la gouvernance des éco-organismes est remise en question, car ils sont pilotés par les représentants des metteurs sur le marché. La loi AGEC (Anti gaspillage et économie circulaire) de janvier 2020 a amorcé une refonte de cette gouvernance[5] ; s’il est trop tôt pour en observer les impacts, au moins la critique a le mérite d’avoir été entendue.
Le « poids de la dette déchets » pèse sur les collectivités locales
Un rapide retour sur l’évolution de la gestion des déchets en France montre à quel point les collectivités locales se retrouvent en première ligne. La production de déchets ayant bondi, le tri sélectif a été mis en place et les compétences « gestion et prévention des déchets » donnée aux collectivités territoriales. Ces dernières ont dû investir massivement pour collecter, trier, envoyer au recyclage ou « traiter » (comprendre : enfouir ou brûler) les déchets ménagers et assimilés. Un chiffre illustre cette situation : « la gestion des déchets coûte environ 20 milliards d’euros par an, dont plus de 14 milliards pèsent sur le budget des collectivités[6] ». Ces collectivités - et syndicats de déchets - se retrouvent aujourd’hui « prisonniers » de la logique du volume décrite précédemment. Et le prix de revente (pour recyclage) des matières triées est dépendant d’un marché mondialisé qui est rarement en faveur des vendeurs… (comprendre : des prix de vente trop bas !).
Ces coûts de gestion sont évidemment répercutés, via la fiscalité locale, sur les habitants ; mais aussi sur les entreprises, alors que parfois l’enlèvement de leurs déchets n’est pas assuré par la collectivité. On peut alors comprendre certains agacements...
À qui la faute ?
Le propos du livre est à charge contre les producteurs, les distributeurs et les éco-organismes. La source principale des problèmes viendrait donc du côté de l’offre (de biens de consommation). On est néanmoins en droit de se demander si les responsabilités ne sont pas partagées. Après tout, nous autres consommateurs ne nous complaisons-nous pas aussi dans le consumérisme et le tout jetable, pourvu que cela soit pratique et pas cher ?
Or, la communication institutionnelle est orientée depuis des années vers les citoyens, à qui sont demandés les changements de comportements (tri sélectif, réduction à la source). Dans le même temps, les incitations envers les producteurs de biens de consommation ont été pour le moins douces, jusqu’à présent. Reprenons le chiffre : sur les 20 milliards d’€ annuels de coûts, seulement 1,2 sont pris en charge par les contributions des entreprises aux filières REP.
Alors, un monde sans emballages est-il (de nouveau) possible ? Difficile à imaginer pour le consommateur moyen, sauf s’il est engagé dans une démarche « zéro déchet ». Cela demande de repenser ses habitudes, d’avoir notamment un autre rapport au temps (luxe que peu se permettent). L’effort peut sembler trop grand, les obstacles insurmontables. C’est donc l’ensemble de la chaîne de valeur qu’il faut revoir.
Sortir de l’ère du jetable
Les problèmes mis en avant dans Le grand enfumage sont d’ordre systémique. Ils sont donc complexes à faire évoluer. Flore Berlingen fait des propositions, dont certaines figurent maintenant en partie dans la loi[7]. Parmi les préconisations de l’auteure, plusieurs me paraissent capitales :
Standardiser les emballages. Ô insulte à la sacro-sainte liberté d’innover, de packager, de marketer ! Mais vous n’y pensez pas ? Et les identités de marque alors ? Et pourtant ! Les consommateurs seraient-ils moins heureux et moins confiants dans les produits s’il devait y avoir un peu d’homogénéité ? Certes cela demanderait un temps d’adaptation, mais après tout l’humanité a déjà montré sa résilience à des choses plus graves.
Interdire les objets à usage unique, en élargissant le cadre réglementaire aux types d’usages plutôt que de raisonner par produit (par exemple aujourd’hui l’interdiction de vente de vaisselle jetable ne concerne pas la vente à emporter de plats).
Renforcer le cadre législatif pour la lutte contre l’obsolescence programmée. En effet, l’applicabilité de la loi actuelle reste compliquée[8].
Mieux encadrer l’utilisation du terme « recyclable ». Il y a en effet aujourd’hui une confusion dans les esprits entre recyclé et recyclable, et leur utilisation se fait souvent à la limite du greenwashing.
J’ajoute qu’il faudrait activer des leviers économiques et fiscaux nationaux pour donner un signal prix fort aux objets et matériaux issus du réemploi, de la réparation, du recyclage. Leur donner un net avantage concurrentiel permettrait d’orienter massivement les choix d’achat vers plus de « durabilité ».
Au final, ce qu’appelle Flore Berlingen de ses vœux, c’est un changement de paradigme : « Il ne faut plus faire de nos déchets des ressources. […] Ne faisons pas de nos ressources des déchets ! ».
En écho avec le terrain….
Cet essai est très critique de l’économie circulaire. On le comprend aisément, tellement le terme est parfois galvaudé. Et pourtant, pour moi qui y travaille au quotidien (en proposant modestement conseils et formations), je reste persuadée de la très grande puissance de cette notion… si elle est appliquée avec justesse et ambition ! En aucun cas l’économie circulaire n’est égale au recyclage. Elle doit être un renversement de valeurs dans les modes de production et de consommation. (cf. Notre conception de l’économie circulaire)
D’autre part, les critiques du livre portent principalement sur un niveau national. Elles ne doivent pas occulter les efforts sincères et les dynamiques locales, dans les territoires, des acteurs de la transition, de l’émergence nouveaux modèles économiques. Les collectivités locales sont encore aux premières loges, alors qu’elles vivent une sorte d’injonction paradoxale à devoir pousser l’économie (circulaire) des ressources, tout en assurant un « service public de gestion des déchets ». En amont réduire à la source, mais en aval collecter suffisant de déchets pour faire tourner les installations.
Chacun a son rôle à jouer dans la transformation du système. Mais ce n’est pas un jeu à somme nulle qui se profile, car il faudra renoncer à certaines formes de production et de consommation pour atteindre des objectifs de soutenabilité. L’enjeu est donc d’accompagner et soutenir les transitions des uns, et l’émergence des autres ; et ce notamment par des réallocations financières et organisationnelles, intelligentes et assumées.
[1] Source : ADEME, étude « MODECOM » 2017.
[2] Une récente interview que j’ai réalisée auprès d’une cheffe d’entreprise de la plasturgie m’a confirmé cela.
[3] « Les prix des granulés de plastique recyclés sont avant tout déterminés par les alternatives concurrentes que constituent les résines vierges », Rapport Deloitte pour l’ADEME, 2014.
[4] Responsabilité élargie du producteur
[5] Un « comité des parties prenantes » doit être créé dans chaque éco-organisme. De nouvelles obligations en matière d’information et de transparence, et d’atteinte des objectifs, sont prévus.
[6] Source : Rapport de Jacques Vernier « Les filières REP », mars 2018
[7] Loi n° 2020-105, relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, dite « AGEC », publiée en février 2020
[8] Le délit d’obsolescence programmée a été introduit dans la loi de transition énergétique en 2015. La répression de ce délit suppose d’apporter la preuve de « l’intention délibérée de réduire la durée de vie du produit pour en augmenter le taux de remplacement”.