L’entraide, l’autre loi de la jungle
de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle - Les Liens qui Libèrent, 2019. Essai, 384 pages.
Pablo Servigne est connu dans le milieu de la transition pour ses publications sur les risques d’effondrement de nos sociétés, où il propose d’élever la « collapsologie » au rang de nouvelle science transdisciplinaire. Dans le présent ouvrage, co-écrit avec Gauthier Chapelle (agronome et biologiste de formation comme lui), il signe dans un autre registre, prenant à revers les visions angoissantes d’une humanité qui fonce dans le mur.
« L’entraide… » cherche à nous mettre sous les yeux les signaux faibles d’un monde qui pourrait s’en sortir. En nous montrant que l’évolution darwiniste (la survie des espèces les mieux adaptées à leur milieu) se fait notamment grâce à des dispositifs de solidarités entre elles.
Portrait en clair-obscur toutefois, car les auteurs reconnaissent volontiers qu’il co-existe dans la nature deux forces contradictoires : celle de la compétition, et celle de la coopération. Démontrant même que, au sein des espèces végétales comme animales (humains compris !), l’une peut faire place à l’autre et inversement, quand le contexte et la situation évoluent. Et c’est là que se tissent les liens avec nos enjeux actuels (changement climatique, 6eme extinction des espèces, pénuries de ressources…) : grosso modo, quand tout va bien ou semble abondant dans leur environnement, les espèces ont plutôt tendance à entrer en compétition pour les ressources (eau, air, énergie, soleil, nourriture…), de manière à occuper une place la plus importante possible dans l’écosystème. En revanche, quand les conditions deviennent plus difficiles, voire carrément extrêmes, des stratégies d’entraide, de solidarité, d’apports mutuels… allant jusqu’aux symbioses, entrent en jeu. Et ce sont alors les espèces les plus coopérantes qui s’en sortent le mieux.
Le livre fourmille d’exemples, tirés des sciences naturelles (biologie, neurosciences…) comme des sciences sociales (sociologie, psychologie et économie). Les observations faites concernent autant les comportements d’Homo Sapiens que ceux des champignons, des abeilles et des lichens ! En analysant les dynamiques de groupes (des plus petits - cellule familiale notamment - aux plus grands : sociétés et nations), les auteurs pointent aussi les limites et les risques de débordement… ou d’effondrement (on y revient), de l’entraide. Celle-ci reste donc un équilibre fragile, et précieux.
Dans cet ouvrage, j’ai vu de nombreuses résonances avec les réalités de terrain de la consultante en transition écologique que je suis :
> Un parallèle avec l’Écologie Industrielle et Territoriale, où l’on s’inspire des symbioses naturelles pour chercher à optimiser les flux de ressources (énergie, eau, matières, objets… humains !), en stimulant les coopérations entre acteurs économiques ;
> Une démonstration que les fameux rapports « gagnant-gagnant » (un des 10 mots-clés de tout consultant), répétés comme un mantra, existent bel et bien ;
> La nécessité de sortir des injonctions permanentes à la compétition entre humains. Ce changement semble d’autant plus nécessaire dans cette période de crises à répétition : qu’elles soient sociales, sanitaires, économiques ou environnementales, elles appellent des sursauts coopératifs pour en sortir par le haut. Les auteurs espèrent pour cela notamment une exemplarité de nos « élites » au sens large ;
> Ma conviction renforcée que l’entraide est une source inépuisable d’innovation. Je le vis notamment sur des animations de type « co-développement », quand le groupe se met au service d’une seule personne, et que chacun en ressort enrichi.
> Une analyse de comportements individuels et de dynamiques de groupe (leviers et limites), dont on retire des pistes pour l’accompagnement du changement.
« Le chemin vers de meilleurs modes d’organisation passe nécessairement par des comportements exemplaires de la part des personnes vues comme haut placées (les personnes légitimées politiquement, intellectuellement ou spirituellement, ou les riches, qui servent aujourd’hui de modèles pour une majorité de la population). Si l’entraide, l’altruisme, la bonté et la générosité (re)deviennent des normes sociales fortes, ils se convertiront en habitudes, puis en automatismes (qui ont généralement perduré dans les « petits groupes » de notre vie : famille, amis, etc.) . »